Sans Titre, 2025 - 2026, acrylique et huile sur toile / Analyse d’œuvre tiré de mon mémoire universitaire « Matérialité picturale et expérience sensible : vers une perception incarnée et inclusive de la peinture contemporaine »
Ma pratique plastique cherche, en l’état actuel de mes recherches, à explorer une dualité, une pluralité : entre figuration latente et abstraction assumée, entre lumière et obscurité, entre fluidité du geste et épaisseur de la matière. Plutôt que de représenter un monde visible, je tente de révéler les dynamiques invisibles pour que la toile tende ainsi vers une expérience sensorielle où le temps est atmosphérique et où l’émotion circule librement ; où chaque corps et esprit trouve sa place. Le travail de la matière, des transparences et des épaisseurs renforce l’expérience corporelle de l’œuvre, au-delà de la seule vision. À partir de mon travail sur la matérialité et la perception, je travaille également la couleur
et plus précisément le bleu qui devient récurent dans mes travaux. L’usage du bleu et de ses camaïeux constitue un choix plastique et conceptuel. Cette couleur, associée à la profondeur et à l’intériorité, permet, entre autre, de créer des espaces atmosphériques où la perception se fait lente et sensorielle. Le bleu peut ainsi tendre vers un vecteur d’inclusion, offrant une expérience perceptive ouverte à la pluralité des sensibilités. Le travail pictural présentée dans l’analyse qui suit est une peinture à l’huile et à l’acrylique au format 58 x 78 cm s’inscrit dans une recherche plastique centrée sur la matérialité de l’œuvre et la perception sensorielle. Cette œuvre picturale se développe également à la frontière de l’abstraction et de la figuration dans un espace où matière, couleur et perception se rencontrent pour produire une expérience sensorielle immersive. À travers une composition dominée par des formes ondulantes, des textures contrastées et des nuances profondes de bleu, la peinture ne cherche pas à représenter fidèlement le réel mais à traduire des états intérieurs, des flux perceptifs et des mouvements invisibles. L’apparition discrète d’un œil cyclopéen au sein de cet univers instable introduit une tension entre présence figurative et dissolution abstraite, faisant du regard lui-même un élément central de l’œuvre. Cette analyse propose d’étudier la peinture sous plusieurs dimensions. Dans un premier temps, une approche formelle permettra d’examiner la composition, la couleur, le geste et la matérialité afin de comprendre comment la surface picturale construit une expérience visuelle et sensorielle. Dans un second temps, l’étude s’ouvrira sur une analyse sociologique, historique, contemporaine et phénoménologique afin de replacer l’œuvre dans l’héritage de l’abstraction du XXe siècle tout en interrogeant la relation entre regard, corps et perception à travers les pensées de Kandinsky, Husserl et Merleau-Ponty qui se heurtent au XXIe siècle. Enfin, une synthèse mettra en évidence les tensions entre abstraction et figuration, la dimension immersive de la peinture ainsi que sa portée symbolique et inclusive. L’œuvre apparaîtra alors comme un espace perceptif ouvert au visible et invisible, conscience et matière, sensation et imaginaire dialoguent continuellement.
1- Analyse formelle
1.1 Composition et couleur
La composition s’organise autour d’une ligne ondulante qui traverse horizontalement l’image. Cette ligne agit comme une frontière instable entre deux espaces opposés : en haut, une zone sombre et dense au centre et dans certaines parties périphériques, des dégradés fluides de bleu, de gris et de blanc. Cette séparation crée une dynamique visuelle continue qui guide le regard sans lui offrir de point fixe. L’œuvre repose sur plusieurs contrastes : clair et sombre, rugueux et lisse, mouvement et immobilité. Les zones bleutées semblent presque liquides tandis que les parties noires et brunes évoquent une matière terrestre, lourde et compacte. Le bleu occupe une place centrale dans la composition. Cette couleur ne possède pas seulement une fonction esthétique mais agit comme une matière perceptive capable de créer une expérience immersive. Les nuances froides instaurent une atmosphère contemplative et profonde qui favorise une perception lente et sensorielle. Les formes circulaires dispersées dans l’espace pictural introduisent un rythme organique. Elles évoquent des cellules et participent à l’instabilité de l’espace représenté. Enfin, l’œil situé dans la partie inférieure attire immédiatement l’attention. Cette forme ovale rompt avec l’abstraction dominante et fait émerger une présence figurative ambiguë. La figure du cyclope apparaît alors comme un symbole du regard lui-même : un regard solitaire qui structure la perception de l’œuvre. Le motif de l’onde constitue ici un principe plastique fondamental. Dans les recherches sur l’abstraction du XXe siècle, l’onde ne représente pas uniquement un élément naturel mais devient la traduction visuelle d’une énergie invisible, d’un flux ou d’une vibration intérieure. La ligne ondulante qui traverse l’œuvre peut ainsi être interprétée comme une circulation entre plusieurs états : matière et lumière, conscience et inconscient, stabilité et transformation. Cette idée rejoint les réflexions développées autour de Kandinsky ou encore de l’abstraction lyrique où l’onde sert à rendre perceptibles des forces invisibles et des rythmes internes. L’œuvre entretient également des liens avec l’imaginaire surréaliste. Les formes flottantes et biomorphiques rappellent des paysages mentaux instables où les frontières entre le réel et l’imaginaire deviennent perméables. L’espace pictural semble en perpétuelle métamorphose. Les matières se dissolvent, les contours demeurent incertains et les formes organiques évoquent autant des éléments naturels que des fragments issus du rêve ou de l’inconscient. Cette instabilité rejoint les idées du surréalisme où l’onde devient un passage entre différents niveaux de réalité et une forme plastique de l’irrationnel. Le rapport à la neurologie peut également enrichir la lecture de l’œuvre. Les ondulations, les répétitions et les variations chromatiques rappellent les oscillations des ondes cérébrales décrites dans les neurosciences. Les formes semblent fonctionner comme des impulsions visuelles qui traduisent un état mental fluctuant. L’absence de structure fixe et la circulation continue du regard produisent une expérience proche de la rêverie ou de la méditation. L’image pourrait alors être comprise comme une visualisation poétique de l’activité intérieure, c’est à dire une cartographie sensible de la perception, de la mémoire ou de la conscience. Aussi, cette œuvre peut être rapprochée des principes de l’art thérapie où le geste ondulatoire possède une dimension corporelle et émotionnelle. Les tracés fluides et les transitions progressives entre les couleurs créent un mouvement apaisant qui invite à une contemplation lente. L’onde agit ici comme un vecteur de circulation émotionnelle et de régulation sensorielle. Le regardeur n’est pas seulement face à une image à interpréter intellectuellement, il est plongé dans une expérience perceptive qui mobilise le corps, le souffle et l’attention. L’œuvre devient ainsi un espace de projection intérieure où se rencontrent mémoire, sensation et imaginaire.
1.2 Geste et matière
La matérialité constitue un élément essentiel de ma peinture. Les textures épaisses, les superpositions et les irrégularités rendent visibles les gestes et le processus de fabrication de l’œuvre. Les zones sombres possèdent une qualité presque minérale tandis que les parties fluides sont étirées et diluées dans un mouvement continu. Cette opposition entre épaisseur et fluidité produit une expérience sensorielle visuelle. La matière ne sert pas uniquement à construire l’image . Elle devient porteuse de sensations et participe directement à la signification de l’œuvre. Cette approche rejoint la réflexion menée dans mon mémoire autour d’une « perception incarnée et plurielle ». Le spectateur ne contemple pas simplement une représentation mais fait l’expérience physique d’une surface sensible. Le geste pictural reste perceptible dans les coulures, les variations de densité et les traces laissées par les outils. Cette présence du geste rapproche l’œuvre de certaines pratiques de l’abstraction lyrique et de l’expressionnisme abstrait notamment chez Pollock ou Hartung où la peinture conserve la mémoire du mouvement de l’artiste. Je convoque dans ma peinture des procédés conceptuels tels que l’hybridation ou le détournement. Ces procédés peuvent me permettre d’assumer une hybridation dans mon travail entre abstraction et figuration latente, geste spontané et construction maîtrisée. Le détournement, lui, opère dans ma manière de concevoir la peinture non comme une image à regarder mais comme un espace à éprouver, ce qui est très révélateur dans cette peinture étudiée. Aussi, les procédures plastiques abordées avec l’artiste Aurore Chapon lors de son workshop en novembre 2025 peuvent également faire écho à mon travail. Les superpositions, les accumulations de matière et la répétition du geste qu’elle évoquait dans son travail du pixel sont au cœur de ma pratique picturale. La matérialité devient ainsi un véritable langage plastique où les textures, les épaisseurs, les transparences construisent une expérience perceptive progressive. L’usage récurrent, répétitif, du bleu occupe une place centrale dans ma pratique. Il agit comme une matière perceptive à part entière, renforçant la dimension corporelle et inclusive de l’expérience de l’œuvre.
2- Analyse sociologique
2.1 Contexte artistique
Cette œuvre s’inscrit dans l’héritage de l’abstraction du XXe siècle en particulier de l’abstraction lyrique et de l’expressionnisme abstrait. Attachée aux mouvements d’avant-gardes, l’abstraction est portée par plusieurs générations d’artistes d’abord en Europe à partir des années 1910 puis aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale.Cette esthétique se caractérise par sa nature purement plastique, le refus de la mimèsis et constitue un tournant épistémologique dans le monde de l’art : la primauté du sujet s’effacerait devant la quête de l’absolu, de l’invisible, voire le geste de l’artiste. Il se positionne en rupture avec l’art traditionnelle d’une représentation figurative qui fait souvent référence à des sujets tels que la nature ou le portrait. L’abstraction ne cherche pas à imiter ou représenter des sujets ou des objets du monde naturel mais va utiliser des formes et des couleurs pour elles-mêmes. Comme chez Kandinsky, Matta ou Zao Wou-Ki, la peinture cherche moins à représenter le réel qu’à traduire des états intérieurs, des sensations ou des dynamiques invisibles. La fluidité des formes et la liberté du geste rapprochent également cette œuvre des recherches de Sam Francis ou de Pollock sur la matérialité et l’immersion du spectateur dans l’espace pictural. Pour revenir à Kandinsky, ce dernier s’emploie à inventer un langage de l’émotion : de grandes masses colorées se combinent librement avec des formes et des lignes qui parlent à la sensibilité, à la manière de la musique. Selon l’artiste, le langage abstrait vise à libérer la peinture de l’imitation du monde réel et à ouvrir sur une dimension spirituelle. L’art doit construire un lien émotionnel entre le tableau et le spectateur. La couleur joue également un rôle fondamental et influence l’âme. Kandinsky postule que ce qu’il faut regarder c’est la couleur, les formes, le langage de l’art qui comme « nécessité intérieure » de l’artiste est un moyen de transmission directe de la pensée et des émotions : soit la possibilité pour tout le monde de regarder une œuvre d’art. C’est une conversation d’âme à âme, une conversation directe et non conventionnelle d’esprit à esprit. Cependant, l’introduction de l’œil cyclopéen distingue cette peinture d’une abstraction totalement non figurative. Cette présence crée une tension entre narration et sensation et peut inscrire l’œuvre dans une réflexion contemporaine sur les limites de l’image abstraite.
2.2 Contexte contemporain
Dans un contexte contemporain marqué par une intensification sans précédent de la production et de la circulation des images, la question de la perception sensible se trouve profondément reconfigurée. À l’ère du numérique les flux visuels continus (réseaux sociaux , plateformes de diffusion, interfaces immersives) tendent à saturer le regard produisant une forme de fatigue perceptive où l’attention devient fragmentée, instable, voire désengagée. L’image, autrefois espace de contemplation, est désormais prise dans une logique d’accélération et de consommation immédiate qui altère les conditions mêmes de l’expérience esthétique. Dans ce paysage visuel saturé, la pratique picturale peut apparaître comme un espace de résistance. En réintroduisant de la matérialité, du temps et de la lenteur, elle propose une alternative aux logiques dominantes de dématérialisation et de flux. Le travail de la matière, des textures et des épaisseurs engage une relation incarnée à l’image, sollicitant non seulement la vision mais également une forme de perception élargie, proche du toucher ou de la présence physique. Dans ce sens, la peinture ne se limite plus à représenter mais cherche à réactiver une expérience du sensible, aujourd’hui fragilisée. Cette revalorisation du sensible s’inscrit également dans des enjeux culturels et politiques contemporains. Dans un monde qui se revendique de plus en plus inclusif, la question de l’accessibilité des expériences esthétiques demeure pourtant problématique. Si les discours valorisent la diversité des perceptions et des subjectivités, les dispositifs culturels et médiatiques restent souvent structurés par des normes implicites (visuelles, cognitives, sociales) qui tendent à exclure certaines formes de réception. L’idée d’une œuvre « ouverte » ou « inclusive » ne peut alors être envisagée comme une simple intention, mais doit être interrogée dans ses conditions réelles de possibilité. Dans cette perspective, une peinture qui privilégie l’indétermination, la pluralité des lectures et l’expérience sensorielle peut constituer une tentative de déplacement des cadres perceptifs dominants. En refusant une narration univoque ou une lisibilité immédiate, elle invite le spectateur à s’engager activement dans le processus de perception, à habiter l’image plutôt qu’à la consommer. Toutefois, cette ouverture comporte elle-même une tension : elle suppose un spectateur disponible, disposé à ralentir, à s’immerger, à accepter l’incertitude soit des conditions qui entrent en contradiction avec les habitudes perceptives façonnées par les environnements numériques contemporains. L’enjeu ne réside alors plus seulement dans la production d’images mais dans la capacité de celles-ci à transformer notre manière de percevoir, à réintroduire du trouble, de la lenteur et de l’attention dans un champ visuel saturé. La peinture devient ainsi un lieu critique non pas en s’opposant frontalement au numérique mais en proposant d’autres régimes de visibilité et d’expérience où le sensible retrouve une place centrale dans la construction du sens.
2.3 Contexte phénoménologique et perceptif
L’œuvre peut être analysée à travers la pensée phénoménologique développée par Maurice Merleau-Ponty
dans L’Œil et l’Esprit ainsi que dans Le Visible et l’Invisible mais aussi à partir des réflexions fondatrices d’Edmund Husserl sur la perception et la conscience. Dans cette approche, voir ne signifie pas simplement observer un objet extérieur. La perception engage toujours le corps, la sensibilité et la présence du sujet dans le monde. Le regard devient une expérience vécue plutôt qu’un acte purement intellectuel. L’œuvre met précisément en scène cette relation complexe entre le visible, le corps percevant et l’espace sensible. La présence de l’œil dans la partie inférieure de la composition joue un rôle dans cette lecture phénoménologique. Cet œil ne fonctionne pas comme un simple symbole figuratif mais introduit une réversibilité du regard. Chez Merleau-Ponty, notamment dans L’Œil et l’Esprit, le regard n’est jamais totalement maître de ce qu’il voit car le monde agit également sur celui qui regarde. Le philosophe affirme que le peintre est « visible et mobile » et qu’il appartient lui-même au tissu du monde qu’il représente. L’œil peint semble ainsi regarder le spectateur autant qu’il est regardé. Cette ambiguïté produit un trouble perceptif. Le spectateur ne demeure plus extérieur à l’œuvre mais se sent inclus dans son espace sensible. Cette idée prolonge les réflexions de Husserl sur l’intentionnalité de la conscience. Pour Husserl, toute conscience est toujours conscience de quelque chose c’est à dire que perception et monde sont indissociables. Cependant, l’objet perçu n’apparaît jamais dans sa totalité. Il se dévoile progressivement à travers des perspectives partielles, mouvantes et incomplètes. Cette logique apparaît dans la composition de la toile où les formes ne sont jamais totalement définies. Les masses sombres, les zones liquides bleutées et les textures épaisses produisent des apparitions fragmentaires qui empêchent toute vision stable et définitive. Le regard doit continuellement reconstruire l’image, naviguer entre ce qui apparaît clairement et ce qui demeure latent. La ligne ondulante qui traverse horizontalement la composition matérialise cette expérience perceptive mouvante. Elle agit comme une frontière instable entre plusieurs états du visible. Dans L’Œil et l’Esprit, Merleau-Ponty décrit la peinture comme un moyen de rendre visible « la chair du monde » soit cette texture commune qui relie le corps percevant aux choses perçues. Ici, l’onde devient cette chair intermédiaire. Elle relie les espaces plutôt qu’elle ne les sépare réellement. Cette dynamique rejoint également les analyses husserliennes de l’horizon perceptif. Chez Husserl, chaque chose perçue porte en elle un horizon invisible : ce qui n’est pas immédiatement donné mais reste pressenti. La perception n’est donc jamais close mais ouvre constamment vers d’autres possibles. L’image conserve ainsi une dimension ouverte et flottante où l’invisible demeure présent à l’intérieur même du visible. Les textures jouent aussi un rôle fondamental dans cette expérience phénoménologique. Les zones sombres et rugueuses de la partie supérieure possèdent une matérialité presque terrestre ou minérale tandis que les dégradés bleutés créent une sensation liquide et atmosphérique. Cette opposition engage une perception tactile autant que visuelle. Merleau-Ponty insiste justement sur le fait que la vision possède une dimension charnelle : voir revient aussi à éprouver physiquement le monde. Dans ma peinture, le regard semble glisser sur les surfaces fluides puis buter contre les reliefs épais et granuleux. L’oeuvre produit ainsi une expérience sensorielle globale où la vue glisse presque vers le toucher. Le bleu occupe enfin une place essentielle dans cette construction perceptive. Cette couleur agit comme une atmosphère sensible. Les nuances froides instaurent une temporalité lente et méditative qui modifie la manière de regarder. Chez Merleau-Ponty, la couleur ne constitue jamais un simple attribut décoratif. La couleur possède une profondeur qui participe à la révélation du monde sensible. Le bleu crée ici un espace immersif qui absorbe progressivement le spectateur et favorise un état contemplatif proche de la rêverie. L’œuvre peut également être rapprochée de la notion merleau-pontienne de « visible et invisible ». Ce qui apparaît dans l’image semble toujours traversé par quelque chose qui lui échappe. La peinture ne cherche pas à représenter un monde fixe mais à rendre perceptible le mouvement même de la perception. Le visible devient un processus plutôt qu’un état. Le spectateur n’est plus face à une image stable mais devient partie prenante d’un espace sensible en transformation constante où visible et invisible, conscience et matière, regard et monde se répondent continuellement.
2.4 Dimension Symbolique
L’apparition de la figure du cyclope introduit dans l’œuvre une dimension à la fois mythique, symbolique et perceptive. Cette présence figurative surgit discrètement au sein d’un espace largement dominé par l’abstraction comme une apparition émergeant de la matière elle-même. L’œil isolé situé dans la partie inférieure ne constitue pas simplement un détail iconographique. Il agit comme un foyer perceptif qui restructure toute la composition. À travers lui la peinture semble soudain acquérir une conscience, une capacité de regard. Le cyclope devient ainsi moins un personnage identifiable qu’une figure du voir. Dans la tradition mythologique grecque, le cyclope est caractérisé par son œil unique placé au centre du visage. Cette singularité visuelle lui confère une perception différente de celle des hommes ordinaires. L’œil unique peut alors être interprété comme le symbole d’une vision absolue ou intérieure. Contrairement au regard humain habituel fondé sur la dualité des yeux et sur une perception rationnelle de l’espace, la vision du cyclope semble unifiée et instinctive. Dans l’œuvre, cette présence peut être comprise comme une métaphore d’un regard qui dépasse la simple observation du réel visible pour accéder à une perception plus profonde, intuitive et mentale. Cette figure du regard unique entreégalement en résonance avec les réflexions phénoménologiques de Merleau-Ponty, comme vu précédemment. Le cyclope, placé dans une zone sombre et presque indéterminée, semble précisément surgir de cette « chair du monde » décrite par Merleau- Ponty. Son œil ne domine pas l’espace pictural, il en émerge. La toile devient alors un espace d’échange perceptif où la frontière entre sujet regardant et objet regardé se dissout progressivement. Le caractère solitaire du cyclope renforce également cette lecture. Symboliquement, la figure de l’œil unique est liée à l’introspection, à la vision intérieure ou à la connaissance cachée. Cet œil central peut évoquer un regard tourné vers l’inconscient, le rêve ou la mémoire. Dans l’œuvre, il apparaît comme enfoui dans la matière sombre, presque englouti par elle. Cette position donne l’impression qu’il surgit d’une profondeur psychique. L’image oscille entre apparition et disparition comme si le regard du cyclope émergeait lentement d’un monde intérieur encore indistinct. La relation entre le cyclope et le motif de l’onde est également essentielle. La ligne ondulante qui traverse la composition agit comme un flux reliant différentes dimensions de l’espace pictural : le haut et le bas, le clair et l’obscur, le conscient et l’inconscient. Le regard du cyclope est situé sous cette onde comme immergé dans un courant perceptif ou mental. Cette organisation peut évoquer les théories développées dans les recherches sur le motif de l’onde mentionnées plus haut où celle-ci devient traduction du mouvement intérieur, de la vibration ou des flux invisibles qui traversent le vivant. Le cyclope pourrait alors être interprété comme une conscience immergée dans ces mouvements, une figure qui tente de percevoir à travers l’instabilité du monde. L’œuvre entretient également un lien avec l’imaginaire surréaliste. Dans cette perspective, le cyclope ne représente pas un être mythologique au sens narratif traditionnel. Il agit plutôt comme une forme psychique ou symbolique surgissant de l’inconscient. Son œil isolé devient un signe de vigilance intérieure, une présence silencieuse au cœur d’un espace instable et mouvant. L’abstraction demeure néanmoins dominante et empêche toute interprétation fixe. Le cyclope n’est jamais totalement représenté : seul son œil apparaît clairement tandis que le reste de son corps demeure absorbé dans les masses sombres de la peinture. Cette fragmentation maintient l’image dans une zone d’ambiguïté. Le récit mythologique reste latent, incomplet, presque dissous dans la matière picturale. L’œuvre ne raconte pas une histoire précise mais suggère des présences et des traces. Cette ouverture interprétative rejoint les réflexions phénoménologiques et surréalistes sur l’importance de l’indétermination dans l’expérience perceptive. Le regard du spectateur est alors constamment amené à hésiter entre reconnaissance et abstraction. Tantôt l’œil apparaît comme une figure identifiable tantôt il redevient simple forme organique intégré à la composition. Cette oscillation produit une instabilité perceptive qui participe pleinement à la force de l’œuvre. Le visible n’est jamais totalement stabilisé mais demeure en devenir. Ainsi, la figure du cyclope transforme profondément la lecture de la toile. Elle introduit une dimension symbolique sans rompre avec l’abstraction dominante. Le cyclope devient une métaphore du regard lui-même. L’œuvre cesse alors d’être une simple représentation pour devenir une expérience perceptive où mythe, sensation et conscience se mêlent dans un espace flottant entre visible et invisible.
3- Synthèse
3.1 Tension en abstraction et figuration
L’œuvre repose sur un équilibre fragile entre abstraction et figuration, entre apparition et dissolution des formes. La composition ne s’organise jamais autour d'une représentation stable ou clairement identifiable. Elle maintient au contraire une tension permanente entre des éléments qui émergent brièvement du champ pictural avant de s’y fondre à nouveau. Les masses sombres, les textures organiques et les lignes ondulantes construisent un espace fluide où les formes semblent en perpétuelle transformation. Dans cet environnement instable, l’œil du cyclope apparaît comme une présence singulière. Il constitue l’un des rares éléments immédiatement reconnaissables de la composition et agit comme un point d’ancrage perceptif et symbolique. Cet œil introduit une rupture dans l’abstraction dominante. Alors que les autres formes demeurent ambiguës, pouvant évoquer simultanément des paysages, des matières minérales, des cellules ou des flux liquides, l’œil convoque immédiatement l’idée d’une présence vivante et consciente. Cependant, cette figuration reste partielle et incomplète. Cette tension rejoint les réflexions phénoménologiques de Merleau-Ponty sur le visible et l’invisible. Dans L’Œil et l’Esprit : la peinture n’est pas pensée comme reproduction fidèle du réel mais comme révélation d’un monde en train d’apparaître. L’espace pictural tout entier semble organisé autour de cette instabilité perceptive. La ligne ondulante qui traverse la composition horizontalement agit comme une frontière mouvante entre plusieurs régimes de visibilité. Cette stabilité reste fragile. L’œil lui-même semble menacé par la matière qui l’entoure. Les contours demeurent imprécis et l’obscurité qui l’enveloppe donne l’impression qu’il pourrait disparaître à tout moment dans la profondeur de la toile. Cette ambiguïté produit un effet de flottement entre présence et absence. Le contraste entre abstraction et figuration produit enfin une expérience perceptive particulièrement active pour le spectateur. Celui-ci est constamment amené à naviguer entre plusieurs niveaux de lecture : reconnaître une figure puis la perdre dans l’abstraction; percevoir un paysage puis une matière organique. Cette oscillation maintient l’image dans un état de mobilité permanente. L’œuvre ne livre jamais une signification fixe, elle se construit dans le mouvement même du regard.
3.2 Expérience sensorielle immersive
Grâce au travail de la matière, aux contrastes de texture et à l’usage dominant du bleu, la peinture produit une expérience perceptive immersive qui engage le spectateur autant physiquement qu’émotionnellement. L’œuvre ne se limite pas à être regardée comme une image distante ; elle agit comme un espace sensible dans lequel le regard semble progressivement entrer. La perception devient alors une expérience corporelle où les effets de matière, de profondeur et de mouvement modifient la relation du spectateur à l’espace pictural. Le travail de la texture joue un rôle fondamental dans cette immersion. Les surfaces épaisses, rugueuses et granuleuses situées dans les zones sombres donnent à la peinture une matérialité presque minérale ou organique. Certaines parties évoquent la terre, la roche, la corrosion ou encore des reliefs fossilisés. Cette densité matérielle produit une sensation tactile très forte : le regard ne se contente plus d’observer la surface mais semble presque toucher la matière.Le bleu joue un rôle central dans cette immersion sensorielle. Dans l’histoire de l’art comme dans certaines approches phénoménologiques de la couleur, le bleu possède une capacité particulière à créer une sensation de profondeur et d’infini. Ici, ses nuances froides instaurent une atmosphère silencieuse et contemplative. Les dégradés bleus semblent dilater l’espace et produire un effet d’absorption visuelle. Les zones bleutées présentent des transitions fluides et des dégradés presque liquides. Les contours deviennent plus souples, les formes semblent se dissoudre et circuler lentement dans l’espace de la toile. Ce contraste entre matière compacte et fluidité crée une tension sensorielle permanente. Le spectateur passe visuellement d’une sensation de résistance à une impression de glissement ou d’immersion. Cette alternance participe à une expérience perceptive mouvante qui empêche toute stabilité du regard. Le motif ondulatoire accentue fortement cette sensation immersive. La ligne sinueuse qui traverse horizontalement la composition agit comme un flux continu qui entraîne le regard dans son mouvement. Elle fonctionne presque comme une onde physique traversant l’espace pictural. Le spectateur suit instinctivement ses courbes, ses ralentissements et ses accélérations visuelles. Ce mouvement produit une perception rythmique. Grâce au dialogue entre matière, couleur, mouvement et profondeur, la peinture dépasse la simple représentation visuelle pour devenir une expérience perceptive globale. Elle sollicite simultanément le regard, le corps, l’imaginaire et l’émotion. Le spectateur est plongé dans un espace sensible mouvant où textures, flux et vibrations créent une immersion à la fois physique, mentale et poétique.
3.3 Réflexion sur le regard
La présence de l’œil et la construction de l’espace pictural interrogent la relation entre celui qui regarde et ce qui est regardé. L’œuvre ne présente pas le regard comme un acte neutre ou purement visuel ; elle en fait une expérience sensible et réciproque. À travers la figure du cyclope, les matières mouvantes et les zones d’indétermination, la peinture met en scène un regard qui circule et se transforme au contact de ce qu’il perçoit. La figure de l’œil modifie également la relation traditionnelle entre le spectateur et l’image. L’œuvre ne se contente pas d’être regardée ; elle semble regarder en retour. Cette idée rejoint les réflexions phénoménologiques de Merleau-Ponty dans L’Œil et l’Esprit : le regard n’est jamais séparé du monde qu’il perçoit. Celui qui voit appartient lui-même au visible. Le spectateur devient alors partie prenante de l’espace pictural. Grâce à l’interaction entre matière, profondeur et regard, la peinture devient une expérience perceptive où le spectateur est physiquement et émotionnellement impliqué.
3.4 Œuvre qui se veut ouverte et inclusive
L’absence de narration fixe et de représentation totalement définie laisse place à une grande pluralité d’interprétations. L’œuvre ne cherche pas à imposer un sens unique ou un récit précis. Elle demeure volontairement ouverte afin de permettre au spectateur de projeter ses propres émotions, souvenirs ou imaginaires. Les formes abstraites, les matières mouvantes et les apparitions figuratives fragmentaires créent un espace de perception libre où chacun peut construire sa propre lecture. Cette ouverture renforce la dimension sensible de la peinture. Le spectateur n’est pas seulement face à une image à comprendre intellectuellement mais face à une expérience à ressentir. Les textures, les profondeurs et les variations chromatiques agissent directement sur la perception et favorisent une relation intime avec l’œuvre. Selon les sensibilités individuelles, certaines formes pourront évoquer un paysage, une mémoire, un rêve, une présence organique... L’œuvre devient ainsi inclusive parce qu’elle accueille des perceptions multiples sans hiérarchie ni interprétation dominante. Cette indétermination permet à différents regards, vécus et sensibilités de coexister dans l’expérience de l’image. En laissant une place importante à l’imaginaire du spectateur, la peinture rejoint les réflexions phénoménologiques sur une perception active et incarnée où le sens se construit dans la rencontre entre l’œuvre et celui qui la regarde.
Conclusion
À l’issue de cette analyse, l’œuvre apparaît comme un espace de tension et de circulation où se rejouent simultanément des enjeux plastiques, perceptifs et contemporains. La composition ondulatoire, les contrastes de matière et la dominance du bleu construisent un environnement instable dans lequel les formes émergent, se transforment et se dissolvent sans jamais se fixer durablement. Cette instabilité formelle ne relève pas d’un simple choix esthétique : elle engage une réflexion plus profonde sur la manière dont l’image se donne à voir et se construit dans l’expérience du regard. L’étude a montré que la matérialité picturale (à travers l’épaisseur, la fluidité et la trace du geste) participe pleinement à une expérience sensorielle incarnée. L’œuvre ne se limite pas à être perçue visuellement ; elle mobilise le corps du spectateur, sollicitant une perception élargie où la vision tend vers le tactile et où le regard devient mouvement. En cela, elle s’inscrit dans une approche phénoménologique du visible, où percevoir revient à habiter un espace sensible en transformation constante, plutôt qu’à saisir une image stable et définie. L’introduction de la figure du cyclope vient complexifier cette expérience en instaurant une réversibilité du regard. À la fois point d’ancrage et élément instable, cet œil unique agit comme une métaphore du voir lui-même : un regard intérieur, fragmentaire et en devenir. Il ne stabilise pas la lecture de l’image mais en révèle au contraire les tensions, entre abstraction et figuration, apparition et disparition, conscience et matière. Le spectateur se trouve ainsi pris dans un jeu perceptif où il oscille entre reconnaissance et perte de repères, devenant partie prenante de l’espace pictural. Inscrite dans l’héritage de l’abstraction du XXe siècle, l’œuvre dialogue avec les recherches de la peinture moderne tout en les déplaçant dans un contexte contemporain marqué par la saturation des images et la transformation des régimes de visibilité. Face à l’accélération des flux numériques et à la fragmentation de l’attention, elle propose une temporalité autre : celle de la lenteur, de l’immersion et de l’indétermination. La peinture devient alors un lieu de résistance, capable de réactiver une expérience du sensible aujourd’hui fragilisée. Cependant, cette volonté d’ouverture et d’inclusivité ne va pas sans tension. Si l’œuvre cherche à accueillir une pluralité de perceptions et à laisser place à l’interprétation, elle suppose également un spectateur disponible, capable de s’engager dans une expérience perceptive exigeante. L’inclusivité ne peut dès lors être envisagée comme une donnée acquise mais comme un horizon critique à interroger dans ses conditions réelles. Ainsi cette peinture ne se réduit ni à une exploration formelle ni à une simple expression subjective. Elle constitue un espace de recherche où se croisent matérialité, perception et enjeux contemporains du regard. En proposant une expérience sensible ouverte, instable et immersive, elle invite à repenser notre manière de voir dans un monde saturé d’images, en réintroduisant du temps, de l’attention et du trouble au cœur de l’acte perceptif.
Je ne suis plus, 2024, acrylique et huile sur toile, 50 x 50 cm
Analyse d’oeuvre :
La palette de couleur choisie est volontairement limitée, jouant sur les nuances de gris, du plus clair argenté au noir profond, ce qui évoque une perte de chaleur, une absence de lumière vive. J’ai travaillé la texture avec des effets de relief, des superpositions et des coulures, créant des zones denses et d’autres plus fluides. Cette matérialité traduit une transformation, presque une érosion. En terme de composition,
il n’y a pas de centre narratif ou de figure identifiable, mais une circulation de matières et de contrastes. Cela invite à une lecture libre, où l’œil cherche des formes sans jamais les fixer complètement.
Le titre “Je ne suis plus” introduit une dimension existentielle forte. Associé à la toile, on peut y voir une métaphore de disparition ou de dissolution de l’identité. Comme si le “je” s’effaçait dans une matière brute, retournait à un état primordial, minéral ou cosmique. Les zones sombres et éclatées pourraient symboliser la fragmentation de soi, la perte de repères. Les reflets argentés apportent une lueur ambiguë : entre résidu de présence et trace fantomatique. Le titre “Je ne suis plus” entre en résonance directe avec la matérialité ; La peinture semble se dissoudre en elle-même : certaines zones se fondent, s’effacent, comme si elles voulaient disparaître. En même temps, la matière est épaisse, tangible, présente.
On a donc une tension, une dualité, entre la disparition du sujet (le “je” qui n’est plus) et la persistance de la matière, qui s’impose malgré tout.
On retrouve une approche qui se rapproche de l’abstraction lyrique (comme Soulages, mais en plus organique et moins frontal). On peut aussi évoquer une imagerie cosmique ou géologique : la surface d’une planète, la roche, la lave refroidie… autant de métaphores de transformation et de fin de cycle.
L’œuvre fait penser à des surfaces rocheuses, oxydées, érodées, comme si la peinture s’apparentait à un fragment de terre ou de cosmos. Elle fonctionne ainsi comme une métaphore matérielle : la matière picturale renvoie à la matière du monde. Elle devient un élément vivant, sujet à la transformation, à la corrosion, au passage du temps.
Dans cette peinture, il n’y a pas de figure ni de narration explicite : c’est la matière elle-même qui devient langage. La texture, les couches de peinture, les effets de saturation et de relief sont autant d’éléments qui remplacent la représentation. L’épaisseur des zones sombres, la rugosité, et les zones lisses argentées créent un contraste qui fait exister l’œuvre dans sa matérialité pure, presque comme un objet plus qu’une image. La surface laisse deviner une gestualité implicite : coulures, recouvrements, strates successives. Le processus pictural n’est pas effacé ; au contraire, il est visible dans les accidents, les craquelures et les densités. On pourrait dire que l’œuvre porte en elle la mémoire de son élaboration.
Ainsi, “Je ne suis plus” ne se réduit pas à ce qui est représenté (puisqu’il n’y a pas de sujet figuratif) ; elle est avant tout ce qui a été fait, travaillé, transformé.
Cohabitation : esprit, corps moi. 2023, acrylique et huile sur toile, 100 x 100 cm
Analyse d’oeuvre :
La toile est marquée par une forte densité de matière et de textures : couleurs, superpositions de couches, zones denses et zones fluides. La gamme chromatique est dominée par les bleus et les noirs et produit une atmosphère oscillant entre profondeur méditative et intensité dramatique. Ces variations sollicitent autant la vue que l’imaginaire tactile : on « sent » la rugosité, la fluidité et les épaisseurs. La matérialité devient un
vecteur sensoriel qui engage le spectateur au delà d’un regard frontal.
Le titre inscrit l’œuvre dans la problématique de l’expérience incarnée. Le noir qui fend et traverse la toile, peut être lu comme une matérialisation du corps ancré dans sa densité. Les bleus, mouvants, évoquent l’esprit, fluide, immatériel, en perpétuelle circulation. L’ »entre-deux », là où les matières se rencontrent, figure le « moi » : zone hybride où se tisse l’identité entre corps et esprit, perception et intériorité.
L’œuvre ne raconte pas, elle fait expérience par la profondeur des couleurs, le dynamisme des formes et la texture picturale qui investissent un rapport immersif. Le spectateur est invité à imaginer le toucher des surfaces, à ressentir physiquement les contrastes visuels comme des tensions ou vibrations intérieures. Cela ouvre à des voies sensorielles variées.
Par ses textures denses et ses couleurs contrastées, ma peinture met en scène la rencontre entre corps et esprit, traduisant un moi multiple, incarne et ouvert. Loin d’être une image figée, c’est une expérience perceptive qui valorise la diversité des sensibilités, invitant chaque spectateur à ressentir à sa manière cette cohabitation intérieure.